'Entre-Deux-Mondes - Acte III, scène 4
Plus tard, les deux chariotes reprirent enfin le chemin du retour. Le Faiseur de Pierre scrutait les cieux, l'Inaccessible Nachspilienne analysait son Pèlerinage, tandis que le Balafré et le Faiseur d'Idylle reprenaient une séculaire discussion sur la gente féminime.
- Je viens d'avoir une idée, s'exclama soudain le Faiseur de Pierre.
- Ouais? Ben, tu te la gardes alors, répondit le Balafré.
- Non, je suis sérieux. Je vais vous conduire jusqu'à la Fabrique d'Armure du Royaume.
- Pour quoi faire? s'enquerra le Faiseur d'Idylle.
- Pour qu'ils vous fournissent une armure adaptée à ce royaume. Vous faites pitié avec vos hailles de lépreux!
- Putain, Faiseur de Pierre! s'exclama l'Inaccessible Nachspielienne, mais t'as grillé tes plombs; tu aurais besoin d'un bon drainage lymphatique manuel! Elle appartient à Harald!
- Ouais, c'est çà, va te faire drainer le lymphatique, railla le Faiseur d'Idylle. Qu'est-ce que tu veux qu'on foute de ton armure? Moi, je veux choper, courir la gueuse, tâter du bifsteak, traquer le crustacé‚, d‚busquer les dix-huit, malaxer les pis.. Foi de peaux de lépiotes, on ira pas!
La Fabrique se situait sur un piton rocheux, accessible par un unique chemin verglacé et ténu. Par chance, aucun soldat d'Harald n'occupait les lieux.
Les MDB pénétrèrent avec assurance, une pointe d'arrogance dans leur démarche. La beauté des armures expos‚es n'avaient d'égal que leur prix. Le Faiseur d'Idylle se voyait déjà en train d'estourbir quelques fantassins du Roi Félon, bien à l'abri dans sa carapace animale. Les achats furent effectués avec empressement. Sur le retour, les combattants de la Confrérie entonnèrent des chants joyeux et vulgaires (comme à leur habitude), réjouis par leur nouvelle armure viking.
- Humpf! Ben, vous étiez où? s'exclama le Taciturne, inquiet du retard de ces compagnons.
Pour seule réponse, le Faiseur d'Idylle et le Balafré brandirent bien haut leurs nouvelles acquisitions.
- Vous êtes jaloux, hein, pas vrai? nargua le Balafré, tandis que les autres Lanciers approchaient.
- Humpf! Non! répondit le Taciturne.
- Non! répondit le Créateur Cruel.
- Non! répondirent la Palpeuse Béarnaise et la Voleuse de Houblon.
- Oh! Oh! C'est quand même pas une armure de pédé que je sache, lança le Balafré.
Les MDB ne se doutaient pas alors à cet instant qu’ils venaient de se doter d’une armure dont la réputation irait par delà les plus hautes murailles et les plus lointains Royaumes.
- En tout cas, votre croûte viking ne vous protège pas de la crasse, s'indigna la Palpeuse Béarnaise, vous puez le renne négligé, c'est une infection!
- Humpf! dit le Taciturne, cela me rappelle un jour, pas loin de la Cité Vierge, j'ai connu un renne homosexuel et diabétique qui vagabondait...
- Ouais, bien, on va se décrotter les aisselles, interrompit le Balafré.
Le Taciturne, lui, continuait son récit de vieux briscard viking :
- ... et alors, au moment où le transsexuel s'approcha de la bite d'amarrage, en tenant la queue du renne, j'ai compris qu'il allait...
- Au fait, coupa le Faiseur d'Idylle, ta gueule!
Autour de la table, les MDB dégustaient leur dernière soirée en intimité, entre combattants. Demain, la caste des Gardiens briserait leur cohésion. Finis les gros mots graveleux et vulgaires, les phrases assassines, finis aussi les rots intempestifs du Créateur Cruel, qui n'avaient d'égal que les pets du Taciturne ou la musique (voire le Bruit) du Balafré. Finis les commentaires suspects sur l'anatomie féminine du Faiseur d'Idylle. le Taciturne, lui, en profitera pour se refermer sur lui-même... Que de gâchis!
- Alors moi je dis, déclara le Faiseur d'Idylle, que les Gardiens ont les emmerdent. ‘Vont pas nous bousiller notre équipe!
- Moi, je propose, poursuivit le Créateur Cruel, que l'on mette les points sur les i dès leur arrivée. On commence par tous se taper la grosse gardienne, genre viol interactif avec possibilité de partenariat avec le chat. Les gardiens, on se les prend à l'Arme à Gnack, motu proprio ou non. Pour clore son allocution, le Créateur Cruel sortit une éructation qui fit frémir d'admiration le faiseur d'Idylle, petite pointure en ce domaine. L'idée plut aux autres guerriers. Dès que les autres membres du Groupe arrivèrent au sanctuaire, et après une série de bonski traditionnaux, la Flamme intérieure de chacun des MDB se raviva. L'objectif était simple : mettre le bordel chez L'Aréole Pulpeuse, et ce, dans un temps record. L'arrivée des Gardiens sur le sol nordique était imminente. Le Créateur Cruel et le Faiseur de Pierre s'étaient sacrifiés (le mot est faible) pour attendre les membres de cette caste. Cela ne les empêcha pas de participer aux Joutes du Groupe. L'Aréole Pulpeuse vivait seule avec son enfant unique, sa fille, atteinte de la Malédiction du Corps, irréversible mais supportable. A l'écart de la Cité Vierge, elle menait avec réussite son existence. Elle n'avait jamais voulu intégrer la Caste des Combattants, lors de sa venue en Royaume Libre, il y a quelques lunes. Elle était l'amie de longue date du Faiseur de Pierre, qui l'avait présenté au Faiseur d'Idylle, au Paradoxal, au Taciturne et au Balafré, il y a quelques lunes déjà. Selon la légende, L'Aréole Pulpeuse et le Balafré eurent une relation plus qu'amicale.
Dans la chariote qui les amenait vers leur passé, le Faiseur de Pierre, le Faiseur d'Idylle, le Paradoxal et le Balafré sentaient leur coeur se serrer. Groupés, comme pour mieux se protéger de l'émotion, les guerriers pénétrèrent, les uns après les autres chez la Viking : les regards se voulaient amicaux mais la surprise et le tract déformaient leurs traits.
- Humpf! Salut belle Aréole Pulpeuse! lança le Taciturne, commençant son approche terrain.
Chacun y alla de sa petite phrase de circonstance composée sur le moment et totalement dénuée d'intérêt.
- Bon, on commence par quoi, demanda le Balafré, impatient de s'humidifier la glotte. La Nordique apporta des liqueurs de son Royaume, ainsi que des victuailles. Les bonski allaient bon train.
La Maîtresse de Maison sortait de ses armoires d'autres amphores, contenant des breuvages inconnus de nos braves. Sans connaître les effets de ces breuvages, les MDB se ruèrent comme des forcenés sur les timbales. Les yeux exorbités de l'Aréole Pulpeuse suivaient avec attention la descente vers l'inconscience des conquérants.
Ces Gaulois, pensa-t-elle, sont vraiment des loques complètement écervelées.
Dès le départ du Créateur Cruel et du Faiseur de Pierre, les autres pédestrians activèrent leur beuverie : ils firent reculer les limites de leur corps déjà éreinté par les efforts du Pèlerinage. La Palpeuse Béarnaise se jeta sur le malheureux Balafré pour lui triturer, torturer, étirer les vertèbres. Puis, ce fut le tour de la Voleuse de Houblon, du Faiseur d'Idylle puis du Paradoxal. Chacun paya son tribut selon ses tares vertébrales. Il n'y avait plus à boire : des verres renversés sur la table, des cadavres de bouteilles jonchant le sol dans un désordre effroyable, des cendriers remplis de Tiges à Cancer grillées, quelques unes encore fumantes; tel était le triste résultat d'une immaturité‚ passagère et stérile. Le Faiseur d'Idylle tenta bien d'enfanter un rot réparateur mais ce ne fut qu'une fausse couche et l'‚éructation se transforma en un borborygme fétide. Par chance, la Palpeuse Béarnaise qui contenait sa Flamme Intérieure, put rassembler le troupeau dans sa chariote sans trop de heurts. Seul, le taciturne voulait succomber aux atours muchés et avantageux de L'Aréole Pulpeuse. Il fallut toute la détermination et les coups de pieds au cul des MDB pour le sortir de sa torpeur et de son enchantement car il semblait bel et bien envoûté‚ par la Viking. La Viking referma la lourde porte de sa demeure dans un bruit sourd et macabre, comme l'atmosphère de cette soirée. Ils partirent. Celle-ci avait compris les raisons de leur venue : elle savait qu'ils avaient échoué... encore une fois!