L'Entre-Deux Mondes : Acte VII, scène 4
Sanctuaire des Combattants - Cité Vierge - même heure, même jour.
Loin de ces tractations machiavéliques, les cinq combattants MDB du Sanctuaire, dégustaient leur petit déjeuner, les yeux encore emplis de sommeil. Après tout, il n'était que douze heures trente...
- Putain, j'te raconte pas comme je suis naze, dit le Balafré.
- Dire qu?à cette heure-ci, je devrai être en Royaume des Gaules, à protéger la veuve et l'orphelin, songea tout fort, le faiseur d'Idylle.
- Tu pourras nous présenter la veuve? demanda le Paradoxal.
- Non, sans déconner, et puis quoi encore? J'te la lubrifie aussi?
- Humpf, poussa le taciturne, c'est pas aujourd'hui que devaient venir Le Maître de l'Eau Noire et la Grande Prêtresse?
Le silence se fit. Les Combattants les avaient en effet, invités tous les deux à prendre le café.
- Oh! Merde! s'écria le Créateur Cruel. A quelle heure ils débarquent?
- une heure, répondit le taciturne.
Dans une demi-heure...
- Putain! Prem's douche! hurla le Faiseur d'Idylle.
- Deuxio! rétorqua le Balafré.
- Ouais, c'est çà, allez vous enculer sous la douche, dit le Créateur cruel, nous, on va se taper tout le sale boulot.
A l'approche des treize heures, un déplacement d'intérêt géographique de mets petits déjeunois avait eu lieu de la cuisine au salon. Sur la table, protégée par une nappe, cachant surtout quelques traces des frasques récentes, trônaient tasses, café, pain grillé, beurre de renne, confiture de fiente de castor.
Le Maître de l'Eau Noire et la Grande Prêtresse, accompagnés par la Palpeuse Béarnaise, de l'Inaccessible Nachspielienne, de la Voleuse de Houblon et du Faiseur de Pierre firent leur apparition.
- Vous avez vu les Pyrénées? demanda le Maître de l'Eau Noire.
- Oui, oui : le Pic du est bouché mais c'est joli quand même, répondit le Faiseur d'Idylle, entrant ainsi dans l'humour très personnel du Maître.
Le Faiseur de Pierre avait revêtu sa tenue de Grand Officiant à l'Autel de Frigg. Le travail reprenait pour lui le soir même; le Créateur Cruel fixait par sa Diseuse d'Image, les derniers instants sur la Terre Nordique.
- Pas de gros plan, hein? supplia le Maître.
- Oui, on n'aime pas les gros plans, renchérit la Grande Prêtresse.
- Non, non, rassurez-vous, répondit le Créateur Cruel, qui avait bien du mal à obtenir la netteté sur la bouche du Maître de l'Eau Noire qui envahissait son viseur.
- Taciturne, tu as un caleçon superbe, observa le Maître.
Dépassant de dessous son short moul' bite à souhait, le caleçon du taciturne n'était pas franchement superbe, mais la réplique produisait des sourires.
Et soudain, le malaise indistinct qui régnait dans l'air se fit plus palpable. Les plaisanteries du Maître de l'Eau Noire apparurent aux Combattants comme une façade : il y avait bien plus grave. Comme pour répondre à leurs illuminations silencieuses, le Maître reposa sa tasse et prit la parole.
- Combattants, je suis déçu. Harald a mis la main sur l'eau Noire; les Elfes ne pourront plus résister longtemps. En Royaume des Gaules, notre corporation qui appartient librement à tous, ne dépendra bientôt que d'une personne, un allié d'harald : ce nouveau traître a fait capoter l'expédition en Royaumes de forte Chaleur, celle du Radeau des Cimes, à laquelle devait participer le Faiseur de Pierre. Moi-m?me, je serai dans peu de temps, renvoyé chez nous, et je ne sais quel sort me sera réservé...
Le Maître de l'eau Noire marqua une pause qui alourdit un peu plus l'ambiance :
- Combattants, vous vous êtes égarés; vous avez cru pouvoir gagné en remportant des combats dans les Bouges de la Cité Vierge, mais, vous avez perdu la guerre. Ce royaume a la rage et vous n'avez fait qu'essayer l'écume de ses babines. Non, je suis au regret de vous dire que vous avez failli : au fond, c'est moi qui me suis trompé : je comptais trop sur vous, et j'ai eu tort. Désolé, mais vous avez échoué.
Les paroles du Maître de l'Eau Noire tombaient comme des gifles d'acier sur les têtes des Guerriers, abasourdis, groggy.
- Demain, continua-t-il, pour votre départ, soyez à l'heure à notre...(il hésita)...... notre quartier général. Bonne journée.
Le Maître de l'eau Noire et la Grande Prêtresse Nordique se levèrent dans un silence pesant et quittèrent le sanctuaire, accompagnés du Faiseur de Pierre et de la Palpeuse Béarnaise.
A l'intérieur, chaque Combattant ressassait ces sombres paroles. Le Balafré regardait ses pieds, le Paradoxal faisait tourner son verre dans sa main, le taciturne replaçait son superbe cale?on sous son short, le Faiseur d'Idylle, la tête renversée, fixait sans le voir le plafond, alors que le Créateur Cruel, les yeux fermés, se massait les tempes. Chacun cherchait à sortir de ce mauvais rêve; le silence devenait palpable : il avait la consistance de la fonte. Même les Gardiens, habitués selon le vieil adage à se moquer des Combattants, ne dirent mot : la situation était par trop grave.
L'abattement des Combattants faisait peu à peu place à une fureur sans mesure. Ils auraient voulu en découdre, là, tout de suite, et peu leur aurait import? la puissance de l'adversaire. Il y avait pire que la défaite : il y avait la honte et le sentiment atroce d'avoir trahi. Insupportable.
Le Créateur Cruel déchira le premier le silence, d'une voix rauque, brisée.
- Ca va chier ce soir.
- On va mettre le Feu, rajouta le Balafré.
- J'te dis qu'y se souviendra de nous, affirma le Faiseur d'idylle;
- Z'ont intérêt à prendre des photos parce que demain y aura plus rien, décréta le Paradoxal.
- C'est à l'Entre-deux Monde qu'on prendra notre revanche, dit le Taciturne, dont l'émotion avait fait ravaler ses humpf. A l'Entre-deux Monde et nulle part ailleurs. On s'est plant? dans les objectifs, c'est à l'Entre-deux Monde qu'il nous reste une chance infime d'abattre Harald. C'est là qu'il est le plus fort...et le plus vulnérable. L'Entre-deux Monde, c'est une porte sur le scepticisme d'où Harald tire son pouvoir barbare. Je sais pas ce qui nous attend, mais au moins, on sera dans la place.
- On vous accompagne, dit le Bourdon.
- Mmmh... Ecoute petit, c'est pas pour les gamins, dit le Faiseur d'Idylle.
- 'S'agit juste de vous escorter au départ. Vous aurez peut-être besoin de bras supplémentaires, explique l'Ecorché Vif. Après on vous laisse.
- Un renfort dans les incantations gesticulatoires des Dures Pierres ne sera peut-être pas négligeable, dit le Créateur Cruel, en regardant le Sournois, qui opina du bonnet.
- Je viendrai aussi, dès que j'aurai fini mon flan, dit la fée du Flan Mystique.
Un sourire passa sur les lèvres du Balafré et du Paradoxal.
L'après-midi, les Combattants descendirent dans la Cité Vierge. Le lendemain, c'était l'anniversaire du Faiseur de Pierre et ils avaient décidé de lui offrir une nouvelle armure; en chemin, ils se demandaient comment ils avaient pu être aussi aveugles; la Cité leur apparaissait sous un jour nouveau : les effets glacials d'Harald étaient présents partout : fontaines et trottoirs gelés, froid pénétrant, activité ralentie... La Cité semblait prise dans une gangue de glace invisible qui la paralysait peu à peu. Les Combattants ne se parlaient pas. En chacun d'eux revenaient comme des coups de masse, dans le crâne, les paroles du Maître de l'Eau Noire : "je suis déçu"... "Vous avez échoué"... "Harald a gagné"... "Vous avez failli"... "Je comptais sur vous"... "J'ai eu tort".
Ces noires réflexions attisaient encore plus, si cela était possible, leur désir de se battre.
Ils retrouvèrent le Maître de l'Eau Noire au détour des rues où erraient des pantins glacés. Les combattants l'invitèrent dans un Bouge. Le Maître avait retrouvé sa force et sa dignité naturelle. Il s'enquit du sort de chacun à leur retour en Royaume des Gaules, attitude qui renforça encore le respect et l'estime qu'ils avaient pour lui.
Ils se séparèrent à regret, les Combattants ne lui ayant pas fait part de leurs intentions nocturnes, autant par pudeur que par incertitude quant à la finalité de cette opération.
Revenus au Sanctuaire, trop préoccupés par la nuit qui les attendait, les Combattants acceptèrent sans réfléchir de payer au Bourdon un impôt démesuré, la taxe des Gardiens. Illustration sans doute de leur peur de ne pas pouvoir la recevoir après cette nuit...
Puis, après s'être rassasiés, ils entonnèrent leurs chants de guerre, qu'ils avaient écrit eux-mêmes, invoquant tour à tour, l'Entre-deux Monde, chacune des faces cachées des Combattants, leurs étreintes passées et futures... La chorale, ainsi formée, renforçait l'esprit de groupe et permit l'évacuation du trop plein de tension.
En même temps, ces chants dissipaient un peu la crainte qu'ils ressentaient; ils avaient suffisamment peur pour en jouir et pas assez pour rester serein.