L'Entre-Deux Mondes : Acte III, scène I
Un petit pas pour la Cité Vierge... Un grand pas pour les Royaumes Libres.
Livret 5 du "Manifeste des Maîtres du Brasier".
Le premier Bouge sur le chemin des Guerriers se nommait : "la Galerie de la Roche". L'atmosphère changeait profondément de celle de l'Entre-Deux Mondes. Un homme, derrière un Orgue Mécanique, jouait et chantait des Complaintes des Royaumes Extérieurs. Les Maîtres Du Brasier apprécièrent plus particulièrement, celle des "Scarabées et des Pierres Qui Roulent", ainsi que celles de Tribus dites "Mineures". L''assistance était comme en transe, hypnotisée par les mélodies qui s'enchaînaient à un rythme ininterrompu. Le Joueur d'Orgue caressait avec ses doigts fins le clavier comme s'il s'agissait de la peau satinée d'une belle créature des Jardins de l'Eden. Tout autour de lui, des femmes buvaient ses paroles (ainsi que des bocks de Fluide Doré) et répétaient inlassablement, comme une litanie, les refrains des Complaintes. Le Créateur Cruel décida qu'il fallait agir. Avec l'aide de la Palpeuse Béarnaise, il entama une danse rituelle de la "Tribu des Rochers" : celle-là même qui, depuis des temps immémoriaux, déchaînait les passions des foules et brûlait les planchers, enflammait le coeur des gens. Dès les premières passes, l'ambiance monta d'un cran, et les autochtones sortirent de leur torpeur pour admirer le spectacle offert par les deux Combattants. Avec panache et courage, ils parvinrent à déclencher leur Flamme Intérieure et à semer des flammèches dans l'enceinte de la Galerie de la Roche. Subjugué par l'énergie gestuelle des deux protagonistes, le Joueur d'Orgue se laissa entraîner dans cette fugueuse farondole. Les autres Maîtres Du Brasier les exhortaient, tout en observant les réactions de la foule. A bout de souffle, ayant épuisés leur répertoire, le Créateur Cruel et la Palpeuse Béarnaise rejoignirent leurs camarades sous les acclamations des gueux enthousiastes. Le coup de grâce fut porté par le Faiseur d'Idylle et le Balafré : dans une ronde de la tribu des Hellènes, nommée le "Corps à Corps", ils franchirent les barrières des Interdits et des Tabous de la Cité Vierge : réunissant leur Flamme Intérieure en une et même énergie, ils pénétrèrent jusqu'au tr‚fond du coeur des Vikings présents, faisant fondre par là même la gangrène vitrifiée rongeant leurs entrailles. Les Conquérants sortirent la tête haute, fiers de leur prestation réussie, de ce Blitz improvisé... Ils louèrent leur Confrérie en entonnant ses chants de victoire. Mais était-ce bien là une victoire?...
L'auberge suivante fut l'Enclos. Forts de leurs exploits à la Galerie de la Roche, les Maîtres Du Brasier pénétrèrent d'un pas vif et déterminé dans le chaudron de l'Auberge. Là encore, contraste avec l'Entre-Deux Mondes...
La stratégie fut définie en un éclair : ils se dirigèrent vers le balcon, analysé comme le point névralgique du lieu. Enjambant les tables, parfois même des corps immobiles, les Combattants optèrent pour une occupation au sol. Les victimes, éparpillées çà et là en groupuscules semblaient à leur portée. Les uns après les autres, les regards se posaient sur leur étrange comportement. Le comble fut atteint lorsque le Faiseur de Pierre proposa de fumer une de ces Tiges Qui Fait Rire, redoutables car pouvant se retourner en un instant contre son utilisateur. Maîtriser celle-ci permettait, par contre, d'améliorer et d'accélérer le déclenchement de la Flamme Intérieure, tout en évitant le processus négatif de l'Ivresse Jubilatoire (du Fluide Doré, par exemple). Un non-initié pouvait donc risquer sa vie : l'association avec une Eau Magique déclenche alors une réaction métabolique, dévastatrice et incontrôlable. Les Rites Initiateurs des Maîtres Du Brasier intégraient d'ailleurs ce facteur de sélection, attestant ou non de la valeur et du potentiel du postulant. Le Rite de la Tige achevé, le Groupe pouvait s'accorder un moment de répit. Ils optèrent pour un de leur jeu favori : la Joute du Tas. Mélange de défi physique et de maîtrise de soi, le jeu transpirait l'essence même de la Confrérie et de ses codas. Plus qu'une distraction, il se révélait à chaque fois, de l'existence de la Confrérie, de la reconnaissance de chacun en cette entité. "On ne refuse jamais un Tas!" avait dit un jour, un formateur de la Confrérie, à son groupe d'apprentis : " participer à cette joute, doit être considéré comme un honneur; elle apprend la force, la maîtrise de soi et de la Douleur. Mais pas n'importe laquelle : celle de vos propres camarades de Groupe. Cette douleur de l'Ami n'en est que plus douloureuse et terrible à supporter. Alors sortent du lot ceux qui présentent la Flamme Intérieure." Et tous les cinq, au moment de leur Tas, au milieu des autochtones sidérés par le Rituel, se remémoraient ces phrases du passé. Soudain, un commando de la Force de Maintien de l'Enclos se plaça près du noyau des Maîtres Du Brasier. Ameutés par le nuage de fumée suspect et le Rituel Anachronique du Groupe, les gorilles venaient vérifier la situation des Combattants. Animés par la Flamme Intérieure, chacun des Maîtres Du Brasier refoula l'agressivité latente des hommes de main de l'Auberge qui rebroussèrent chemin, sans demander leur reste. Cette fois-ci, la Galette du Tas fut le Paradoxal : le cheveu hirsute, les joues rougies par la pression des fessiers de la Palpeuse Béarnaise et de l'Inaccessible Nachspielienne, le dos compressé par les ruades frénétiques des mâles Maîtres Du Brasier, il se releva, enclin à une quiétude momentanée. La qualité d'un Tas résidait tant dans la quantité de participants que dans la capacité de la "Galette", à recouvrer ses esprits et son équilibre thermodynamique. Le moment semblait opportun pour quitter les lieux. En effet, les Cerbères de l'Enclos ne tardèrent pas à revenir avec des arguments plus "convaincants"...
Laissant derrière lui une Auberge violée dans l'intimité de sa chair, le Groupe entonna à nouveau ses chants de victoire.
- On t'a une putain de forme! lança le Faiseur d'Idylle. Ce soir, on va croquer! Il faut qu'on croque!
- Alors ça y est, tes délires sexuels ressurgissent! s'écria le Créateur Cruel. Tu penses éviter de trouer ta braie ou il faut laisser ton Obélisque Mou défoncer tes sous-vêtements, tandis que tu cours le guilledou!
- Jaloux! rétorqua le Faiseur d'Idylle. Fous-moi la paix!
Le Faiseur de Pierre interrompit la dispute pour proposer une bataille au Rendez-vous d'Outre-tombe, un autre bouge infâme. Façon Blitz.
Et Blitz ce fut.
A peine au contact avec l'ennemi, ils enflammèrent l'Auberge d'Ambiance sans ultimatum, ni concertation. A l'intuition. Et les Dieux, seuls savent, combien les Maîtres Du Brasier maniaient cette capacité intellectuelle. La technique employée cette fois-ci, fut celle du Couloir de la Reconnaissance : disposés en deux rangs parallèles, les combattants attendaient les autochtones qui finissaient par tomber dans leurs mailles. Infranchissables, elles obligeaient les victimes à suivre le Couloir jusqu'à son terme. Tout au long de sa progression, elles devaient subir des chants ou autres incantations agissant directement sur leur psyché. Et une nouvelle personne en ressortait, débarrassée de toutes inhibitions et en particulier de la Vitrification de son âme.
- Bon, c'est à chier ici! On se casse! râla le Créateur Cruel, tout quinteux.
- Faiseur de Pierre, amène nous voir des belettes. Elles sont toutes coincées ici et moches comme des chambres à air! se lamenta le Faiseur d'Idylle.
- Humpf! Et si on allait à l'Entre-Deux Mondes? avança le Taciturne.
- Non, je ne suis pas d'accord! protesta la Palpeuse Béarnaise. On va toujours dans ce bouge où tout pue la sueur chaude et la bouche pâteuse de Leptocéphales moisies. J'aimerai bien qu'on m'écoute dans ce groupe! Le Taciturne est complètement greffé à l'Entre-Deux Mondes et je commence à deviner par quel bout!
- Nous pouvons rejoindre la Croisée des Chemins et essayer d'y mettre le feu, proposa le Faiseur de Pierre, tentant d'être le plus lénitif possible.
Le groupe accepta et migra vers leur nouvelle conquête. L'endroit était étrange. Sur une estrade (vraisemblablement montée à la hâte), une troupe de Ménestrels produisait un spectacle peu orthodoxe : les yeux exorbités, fascinés par le jeu de scène des troubadours, les spectateurs se dandinaient au gré de la rythmique saccadée. La puissance de fascination fut telle que les Maîtres Du Brasier ne purent déclencher un seul foyer! Fatigués par leurs exploits de cette nuit-là, les Combattants regagnèrent leur Sanctuaire, non sans se féliciter des brasiers qu'ils avaient crées au cours de leurs pérégrinations. Peu de temps avant, l'Inaccessible Nachspielienne avait proposé au Groupe de continuer leur combat, en d‚montrant qu'il fallait poursuivre sur la lancée et profiter de ce que leur Flamme Intérieure crépitait de toute son aura. Cependant, le Faiseur de Pierre, visiblement amoindri, refusa de conduire le Groupe. Le visage creusé par la fatigue (selon lui), il proposa un Pèlerinage de Purification pour le lendemain matin.
- On va tous se crever la panse, se lamentait le Balafré.
- Et alors, on est des Maîtres Du Brasier ou des leishmanioses faisandés, avait rétorqua le Créateur Cruel. Nous irons tous à ce Pèlerinage!
- Humpf! Je suis pas équipé pour, avoua le Taciturne.
- Mais toi, de toutes façons, on se demande pour quoi tu es équipé? rétorqua le Créateur Cruel.
Coupant court aux éternelles piques lancées par le Combattant, le Balafré s'adressa au Faiseur de Pierre :
- Nous pourrions profiter de ce pèlerinage pour rendre visite à notre amie l'Aréole Pulpeuse. Cela fait des lustres que ne nous nous sommes pas vus.
Le rictus ironique du Faiseur d'Idylle et du Paradoxal irrita le Balafré :
- Quoi? Qu'est ce qu'il y a?
- Rien! assura le Faiseur d'Idylle. Tu veux voir L'Aréole Pulpeuse et c'est tout! On n'a pas dit que tu voulais jouer le joli coeur en souvenir du bon vieux temps!
- Oui, et puis, le Balafré n'est pas comme çà, hein? ironisa le Créateur Cruel.
- Vous êtes tous des cons, marmona le Balafré. Vous déformez tout.
Le Faiseur de Pierre jugea qu'il était temps de partir. Il demanda à l'Inaccessible Nachspielienne et à la Palpeuse Béarnaise de le suivre dans sa chariote. Après de brèves accolades viriles (mais correctes), les mâles MDB gagnèrent leur couche, encore tous émoustillés par leurs conquêtes de cette nuit. Allongés chacun dans leur Sac à Viande, le Faiseur d'Idylle et le Balafré, les yeux ouverts, fixant le néant, se remémoraient les scènes pittoresques de cette randonnée guerrière.
- Putain! Qu'est-ce qu'on leur a mis! se félicita le Faiseur d'Idylle. On n'a pas croqué, mais on a vraiment mis le bazar! Quoi qu'il en soit, j'ai les bourses de ne pas avoir chopé et j'ai la libido qui enfle!
- T'inquiète pas, lui dit le Balafré, tout vient à point à qui sait attendre!
- Pour sûr que je voudrais la tendre! D'ailleurs, le problème, c'est qu'en ce moment, je la tends pour rien!
- Oui, je vois, tu es comme on dit un travailleur manuel! Mais, tu sais, le célibat, ce n'est pas si mal!
- Ouais, tu dis çà parce que t'as pas chopé depuis quatre mois! C'est la bonne excuse : c'est pas une main que tu as, c'est une vraie trayeuse!
- T'es drôle naturellement ou tu t'entraîne?
- Bonne nuit Balafré!
- Bonne nuit Faiseur d'Idylle!