L'Entre-Deux-Mondes : Acte I, scène 5
La chaumière, dont les Combattants avaient pris possession depuis le matin, s'imprégnait, peu à peu, de leurs effluves et de leurs émotions éclectiques. Chacun d'eux avaient depuis longtemps régenté et organisé son territoire existentiel : le Taciturne et le Paradoxal, des êtres d'exception, mis au banc de l'Humanité à cause de leur extravagante condition, partageaient la même couche. Le faiseur d'Idylle et le Balafré optèrent pour des lits superposés. Tandis qu'égal à lui-même, le Créateur Cruel, préférait se réfugier solitairement dans une chambre glaciale et spartiate.
Floc! Plouf!
Et puis, soudain, un violent bruit de chasse d'eau... La mine réjouie, l'oeil satisfait, les oreilles frémissantes et l'intestin allégé, le Paradoxal venait de sortir de la Salle des Besoins Naturels. Sans crier gare, il fut accosté par le Balafré et le Créateur Cruel, muni de sa Diseuse d'Image. Le Paradoxal ne put refouler un soupir de surprise, suivi d'une pointe d'angoisse. Alertés par des bruits suspects et une odeur indescriptible, les deux compères étaient montés discrètement pour s'assurer que tout allait bien. Le Paradoxal recouvra en quelques secondes sa lucidité et accepta l'épreuve imposée et improvisée par ses deux compagnons. Cela faisait partie de leur préparation mentale, de leur entraînement, en vue des évènements à venir.
- Que faisais-tu, tout seul, dans cette pièce? demanda Le Balafré, devant la Diseuse d'Image.
Flegmatique, sans laisser transparaître une émotion, le Paradoxal répondit :
- Je viens de vider ma boîte à caca.
L'instant était dramatique. Les visages du Balafré et du Créateur Cruel s'assombrirent. L'odeur perçue, peu avant, trahissait un déséquilibre interne, caractéristique d'une intoxication. Plus aucun doute, à présent : quelqu'un tentait de pourrir de l'intérieur le Paradoxal.
- Si un traître est parmi nous, nous devons invoquer le Jugement du Tas, déclara Le Balafré.
Tous les Combattants s'étaient réunis pour analyser la d‚couverte de la tentative de fermentation du Paradoxal :
- Ne t'emporte pas ami! lança le Créateur Cruel. Il y a une autre explication.
- Et laquelle?
- Le Paradoxal a peut-être subi un enchantement de la part du Roi Félon et cela, dès son arrivée dans ce royaume.
- Oh, les mecs! Vous me foutez les foies avec ça! poussa le Paradoxal. C'est peut-être une mauvaise digestion de la Galette?
- Non! répondit le Balafré. Elle ‚tait parfaitement saine et puis, ton odeur ne sentait pas un poil la Galette, pas même le chorizo!
- Ecoutez-moi, dit le Créateur Cruel, laissons ceci de côté, tout en restant vigilant. Paradoxal, la prochaine fois que tu auras envie, tu nous en parles d'abord, ok?!
- OK! répondit le Guerrier.
Le groupe s'accordait un moment de répit; tous étaient réunis en face de la Colonne de Feu; les cinq méditaient sur leur sort, ainsi, que sur la conception bien cartésienne, du phénomène spatiotemporel de la bande de Möbius.
La chaleur dégagée par la folie furieuse des flammes et des braises, se répandait dans tous les recoins du Repère. Cette danse d'un enfer en réduction fascinait le Faiseur d'Idylle, qui s'approcha du Paradoxal, cherchant à revigorer la seconde Colonne de Feu.
- Mais non Paradoxal, ce n’est pas comme ça que l'on fait. Tu vas me le pourrir ce feu. Tu ne vois pas que tu l'étouffes. Laisse-moi faire.
Le Paradoxal laissa sa place tandis que le Taciturne secoua la tête. Le Balafré s'esclaffa. Le Créateur Cruel, lui, se contenta d'immortaliser cet instant.
Le festin du soir se passa dans la dignité habituelle : quelques bonnes blagues vulgaires, quelques rôts poussés intempestivement par le Créateur Cruel, quelques Humpf du Taciturne, tandis que le Faiseur d'Idylle et le Balafré continuaient à se prendre la tête au sujet de la cuisson des oignons. Le temps s'écoulait à une vitesse folle et l'heure H, le moment où les cinq mercenaires partiraient pour leur première mission, se rapprochait inexorablement. Bercés par la musique du Groupe du Royaume d'Irlande U2, adulé par le Balafré (on se demande pourquoi), nos lascars s'étaient rassemblés autour d'une table, de robe légèrement marron beige clair, agrémentée de trois pieds taillés dans la masse. Le Taciturne, égal à lui-même, proposa à ses compagnons de participer à la Traditionnelle coutume du Vorspiel; autrement dit, ils étaient prêts à s'en jeter une derrière la luette, avec une frénésie proche de l'extase jubilatoire du coït du melon espagnol au mois de juillet. Le choix de l'Eau magique était capital. Le Taciturne avertit que la moindre incompatibilité entre celle-ci et le Fluide Doré et s'en était fini de la mission. Pris de douleurs intestinales et stomacales, suivis de déjections buccales incontrôlables et nauséabondes, le Fighting Spirit du Maître du Brasier se liquéfierait à jamais. La victime serait chassée de l'Entité et finirait sa vie, au mieux, en errant dans les Royaumes Maudits. Le Paradoxal proposa son Arme à Gnack, héritage de ses ancêtres, fierté de ses proches. Interrogeant le Taciturne sur la qualité du choix, celui-ci répondit :
- Humpf!
A la vitesse d'un poulpe poliomyélite, le Paradoxal disposa les verres et servit une dose de son Eau à chacun :
- çà! déclara le Faiseur d'Idylle, c'est pas une dose de pédé (diminutif pour pédéstrian, homme capable d'enfourcher les chairs avec sa grosse lance).
Le Créateur Cruel, en transe devant cette liqueur artisanale, proposa un Bonski général :
- Mes amis, nous sommes réunis en ce lieu Etranger, sur ces Terres Vitrifiées, dans cette Cité Vierge pour accomplir la Mission du Feu. Que cette Eau Magique nous réchauffe les boyaux, les appendices nasaux et les extrémités auditives ainsi qu'urinaires. Qu'elle nous apporte Force et Courage.
Le Taciturne regardait le Créateur Cruel avec des yeux louvoyants : les discours, ça le faisait littéralement chier! Déjà, la bave lui coulait autour des lèvres humides; il ne voulait plus qu'une seule chose : boire ce verre le plus vite possible :
- Bonski! lança enfin le Créateur Cruel.
- Bonski! répondirent à l'unisson les autres Maîtres du Brasier.
- Humpf, Bonski! cria le Taciturne, comme à son habitude.
L'Eau Magique s'écoulait à présent doucement le long des parois de l'oesophage des Cinq trinqueurs. Chacun tentait d'intérioriser sa douleur, de maîtriser les modifications qui se déroulaient à présent dans leur corps. Seul le Taciturne, poussa un Humpf bucolique : son corps s'habituait plus vite depuis sa métamorphose.
Il fallait que le Faiseur de Pierre arrive vite maintenant. Sans quoi, les effets de l'Eau s'atténueraient et ne pourraient plus protéger les Maîtres. Et plus grave encore, le Taciturne serait en Crise de Manque.