La Demeure du Passage : Acte 4 - scène 3

Publié le par Le Balafré

La Ferme Communautaire, parée de mille feux, ressemblait à un autel gigantesque. La foule massée autour de l'entrée s'agitait dans une bonne ambiance. Tout le Village, ainsi que d'autres qui s'étaient joints pour l'occasion, attendait le début de la Joute. Les Combattants et les Aspirants déboulèrent comme des fous dans cet antre; les villageois ne leurs accordèrent que quelques regards furtifs. Proches de l'entrée, deux jeunes filles vendaient les Parchemins de Quine. Les plus aisés en prenaient plusieurs, afin d’augmenter leurs chances de gagner. Quelques Guerriers, dont le Paradoxal, le taciturne et le Balafré se dirigèrent en premier lieu vers le Tavernier qui officiait derrière un comptoir en bois massif usé.
- Vous venez de l'Extérieur, leur lança le gros homme. Alors, bienvenue à Esparros et à sa Joute de la Quine. Qu'est-ce que je vous sers?
- Du Fluide à foison! s'exclamèrent en choeur les Combattants. Bientôt le reste des MDB se joignirent aux autres pour célébrer la Joute à venir.
- Ce soir, nous devons faire honneur à la Confrérie et gagner, lança le Balafré.
- 'Tain, comment on va te les éclater, dit l'Instruite Agitée.
- On va exploser leur Joute comme jamais, rajouta l'Ardente Infante. Ils seront sur le cul, c'est sûr. Le Tavernier, qui prêtait une oreille indiscrète à cette discussion, intervint :
- Je dois vous mettre en garde, jeunes gens, fit-il. La Joute de la Quine n'est pas un jeu d'enfant. En plus, notre Haut Vénérable dirigera le Jeu. Cet homme est intransigeant et cruel.
- Mais est-il juste? demanda la Donneuse de Mouvement. Le Tavernier éclata de rire, révélant son double menton et sa dentition pourrie. Il s'essuya les larmes d'une main calleuse et sèche :
- Un Haut Vénérable représente l'essence même de la justice. N'ayez crainte. Cependant, ne vous av-isez pas à employer une quelconque magie, ni force extraordinaire pour vaincre lors de la Joute. Il la décèlerait immédiatement et vous seriez châtiés.
- Humpf! Il va pas nous couper les bourses pour cela? s'inquiéta le taciturne. - Non, répondit l'homme. Le châtiment est bien pire.
- Ah? Il y a pire que de perdre ses bourses pour un homme, fit l'ardente Infante avec un sourire nar-quois.
- Oui, damoiselle. L'honneur. Fautez et vous serez humiliés publiquement.
- Merci pour le conseil, salua le Paradoxal.
- Que cela ne vous réfrène pas dans l'achat de mes bocks de Fluide! Un son de cloche retentit. Les Villageois se dirigèrent en ordre vers la grande Salle de la Joute.
- Bon, qu'est-ce-qu'on décide, demanda Ramsès du parc. On reste ou on part?
- Pas question d'utiliser nos pouvoirs, fit le Balafré.
- 'Tain! Tant pis, on se débrouillera sans, dit l'Instruite Agitée. Ma force naturelle devrait suffire.
- Humpf! Je veux pas m'humilier les bourses en tout cas.
- Pourquoi? demanda l'Ardente infante. Tu comptes les utiliser prochainement?
Les yeux du taciturne se voilèrent et une brume de vice prit possession de ses pupilles. La femelle Aspirant le remarqua :
- Gros cochon! Si tu brandis un jour ton Appendice caverneux* devant mon corps, je t'éclate l'occiput et je t'attache les bourses autour des oreilles. Tu saisis?
- 'Tain! C'est torché comme réponse! Je sens que ce soir, les femmes tiendront le premier rôle. A part, Côte Flottante glissa à l'oreille du Taciturne : - Félicitations! Tu viens de faire grimper leur taux d'hormones et nous allons devoir les supporter en plus la Joute. Les femelles MDB emboîtèrent le pas aux hommes et gagnèrent les places dans la salle. Un homme se tenait debout sur une estrade au fond de l'Antre. A ses côtés, un petit homme bouffi au visage violacé installait le Sac du Hasard sur un promontoire.
- Qui est cet homme debout, demanda Côte Flottante à un voisin de tablée.
- Notre Haut Vénérable Frel, étranger.
Le Guerrier en fit part à ses compagnons. Tous l'examinèrent; son corps mince semblait supporter une tête disproportionnée, des cernes profondes se dessinaient comme des marques de naissance indélé-biles et inquiétantes. Une bouche aux lèvres fines le rendait encore plus antipathique. Il ne souriait pas. Son regard se promenait sans cesse sur l'assemblée, comme l'aurait fait la lumière de la lanterne d'un phare. Ses yeux fixèrent le groupe d'étrangers; les pupilles dilatées, semblaient vouloir absorber toute les énergies dégagées par les Guerriers; il les évalua un par un, le visage fermé et impénétrable. Brusquement, il leva sa main gauche et demanda le silence : le silence se fit instantanément :
- Villageois, villageoises de cette Vallée, commença-t-il, je vous salue. Nos coeurs saignent depuis quelques lunes mais déjà la clémence divine se tourne vers nos pauvres vies et je sens les bienfaits nous parvenir bientôt. Cette Joute en est l'illustration, elle est l'occasion de retrouver, de nous rassem-bler, de nous aider à ne pas sombrer dans la folie comme ce pauvre et regretté Odal. Nous devons supporter nos épreuves avec dignité et courage, je sais que la fin de nos peines est proche.  Le Paradoxal fronçait les sourcils et glissa vers le taciturne :
- Mais de quoi il cause le vieillard ridé?
- Humpf! Aucune idée, répondit le taciturne, occupé à dénombrer les jambons, amphores et autres lots à gagner. 
- Faudrait peut-être faire une petite enquête, proposa Ramsès du parc.
- Demain, fit le Balafré. Frel poursuivait son allocution :
- ... et ici, parmi nous, je vous demande de faire honneur à nos amis étrangers venus célébrer avec nous, le passage d'un nouveau cycle. Qu'ils en soient remerciés. Et leurs bourses pleines à craquer aussi, se dit Frel.
- Que la Joute commence! acheva-t-il. Un vacarme ahurissant accueillit la fin du discours; les villageois s'agitaient sur leur banc.
- Ils ne doivent pas s'amuser tous les jours ici, les gars, fit Ramsès du Parc. Y' a pas beaucoup de fe-melles en comparaison des mâles. La concurrence doit être rude!
- Les belles choses sont rares, rétorqua la Donneuse de Mouvement.
- Encore une preuve, ajouta l'Ardente Infante, que nous favorisons le qualitatif alors que les mâles s'embourbent dans une démarche quantitative vouée à l'échec et la médiocrité. Les Guerriers, ainsi mis sur la sellette, lâchèrent quelques jurons illustres de leur cru, mais sans grande conviction; ce qui ravie l'Instruite Agitée. Sur l'estrade, le petit homme bouffi jeta les pièces en marbre numérotées dans le sac du Hasard. Les deux faces des pièces indiquaient un nombre compris entre 1 et 99. A l'annonce faite du nombre par le Haut Dignitaire, chacun vérifiait la présence ou non du numéro sur sa plaque; il y avait 5 lignes et 9 colonnes; celui ou celle qui parvenait à aligner 5 numéros sur une même ligne au hasard du tirage remportait la Joute en criant "Quine". Un tirage au sort départageait éventuellement des gagnants multiples. La caricature d'homme plongea sa main dans le sac et en ressortit la première pièce de la Joute. Frel la prit et annonça :
- Le 30! La Joute débutait. Chacun inspectait minutieusement sa plaque ou ses plaques pour les plus nantis : il n'était pas ques-tion de laisser passer un numéro gagnant. Les chiffres se succédaient à une cadence infernale; la con-centration devait être maximale. Le Taciturne et Ramsès du Parc éprouvaient quelques difficultés à suivre, partagés entre la Joute et le repérage des jeunes donzelles. Les Femelles MDB, excitées et remontées par le défi, combattaient avec ferveur. Plusieurs fois, l'Instruite Agitée faillit compléter toute une ligne et chaque échec la met-tait en rage : elle reprenait alors quelques gorgées de Fluide Doré et repartait dans le Combat en ser-rant les dents. Elle fustigeait du regard les vainqueurs, comme un défi à leur chance.
- Humpf! s'écria le taciturne, on a choisi des plaques de Muscaille. On perd notre temps et nos écus.
- Est-ce bien croyable? fit la Donneuse de Mouvement. Un MDB, mâle de surcroît (elle insista sur le mot mâle), ose critiquer une Joute?
- Et quelle Joute! s'exclama l'Ardente Infante. Cela ferait un tabac dans mon Royaume, ce type de combat!
- Si vous êtes si fortes, gagnez-la cette Joute, défia le balafré. Montrez-nous ce que vous valez.
- 'Tain, répondit l'Instruite Agitée. Faut pas me chauffer les ovaires trop longtemps. La prochaine Joute, j'explose tout. Une nouvelle Joute débutait. Inlassablement, la mocheté humaine, sur l'estrade, puisait les pièces de marbre et les donnait à Frel, qui ne quittait pas la salle des yeux. Quelques rares sourires apparais-saient sur son visage buriné et craquelé tandis que son acolyte riait aux éclats lorsque quelqu'un criait Quine à tort : on  découvrait alors ses dents à la base d'une face ravagée, dents jaunies par les Tiges à Cancer. Quelques coups de Gnole d'une Eau de Vie de la vallée agrémentaient sa mission et son nez virait de plus en plus vers le violet. Frel ne semblait pas irrité par l'état du vieux bonhomme, même si son élocution devenait de plus en plus chaotique et son haleine coriace. Une agitation montait sur le côté droit de la salle. Le Dignitaire reconnut les étrangers : ils se dandi-naient sur leur siège, levant les mains, poussant des "Oh!Lala" et des "Hum!" enthousiastes. Ils sont sur le point de remporter cette Joute, se dit Frel. Parfait. Cela les incitera à dépenser encore plus. Et leurs écus glisseront jusque dans la mienne.
- Quine! cria l'Instruite Agitée. Quine, 'Tain, j'ai une Quine! Je vous l'avais dit! Tous les MDB félicitèrent l'élève MDB, non sans amertume chez les mâles vexés de la réussite de la jeune recrue. Toute la salle observait le groupe des Guerriers; l'Instruite Agitée se leva à l'invite de Frel et se diri-gea vers lui, le sourire éclatant; le Haut Dignitaire tendit sa main droite vers la femelle survoltée :
- Félicitations, étrangère. cette Joute fut belle. Reçois donc en récompense ces Amphores de Breu-vages Carmins et d'Elixirs Pétillants*. Les yeux de la future MDB s'illuminèrent, ses babines salivaient de plaisir. Ses compagnons exul-taient dans leur coin; ces liqueurs iraient rejoindre la réserve déjà prévue pour la cérémonie du nou-veau cycle.
- Tavernier! cria Ramsès du Parc. Du Fluide à foison pour nos femelles épatantes!
- Humpf! poursuivit le Taciturne. Pour nos gosiers aussi. L'émotion fut tellement forte que les Com-battants ne firent pas attention à la nouvelle Joute qui démarrait. Ce fut Frel qui les rappela à l'ordre :
- Nobles étrangers, je comprend votre joie mais la Joute se poursuit et nécessite de la concentration. Veuillez modérer vos ardeurs, jeunes gens. - brise-bourse, le vieux, souffla le Paradoxal au Balafré.
- C'est une vraie cour ici; il y a même un bouffon. Le Balafré indiqua d'un coup de tête le nabot qui fouillait nerveusement dans la poche les pièces de pierre. Le sérieux reprit le dessus parmi les MDB. Chacun replongeait dans la fièvre de la Joute. Malgré le talent et la ferveur des Femelles, les Combattants assistaient, impuissants, à une succession d'échecs. L'énergie semblait jugulée. L'enthousiasme s'évanouissait de l'âme des Guerriers. Le Taciturne fut le premier à s'en préoccuper :
- Humpf! Nos bourses se vident de nos écus sans que nous remportions la moindre victoire. Je sens comme une malédiction sur nous, nous spoliant de nos tributs.
- Moi, c'est ton haleine chargée comme un pet de céphalopode que je sens, rétorqua la Donneuse de Mouvement.
- 'tain, c'est vrai! renchérit l'Instruite Agitée. A part vider tous les bocks de Fluide Doré, vous ne faites rien.
- Que nenni, Femelles, fit Ramsès du Parc, nous procédons à une analyse aigu des villageois afin de mieux comprendre notre environnement.  L'Ardente Infante adressa un sourire narquois à l'Aspirant :
- Tu parles, l'analyse des cuisseaux de ces donzelles vous intéresse plus que tout autre chose. Vous êtes bien les dignes compagnons du Faiseur d'Idylle.
- Ne parle pas ainsi de celui qui protège la Veuve et l'Orphelin tandis que nous ripaillons comme des porcelets joviaux, fit le Balafré.
- La tronche de la Protection de la Veuve, lança ironiquement la Donneuse de Mouvement. C'est même de la protection rapprochée. Très rapprochée. Soudain, un vacarme emplit la salle. Frel et son acolyte imbibé‚ avaient disparu de la scène et les vil-lageois commençaient à quitter la salle.
- Merde, la Joute est terminée, fit le Balafré.
- Nous avons sauvé‚ l'honneur, c'est l'essentiel, fit remarquer l'Instruite Agitée. - Humpf! Le gigot et le jambon me faisaient envie, pleura le Taciturne.
- Nous n'avons plus qu’à regagner le Refuge, proposa Ramsès du Parc, et en profiter pour nous res-sourcer pour les nuits à venir. Le Groupe quitta la salle, les mâles titubant tandis que les Femelles arboraient avec fierté‚ les Am-phores conquises.  Tandis qu'à l'orée de la Vallée approchait un convoi macabre...
Publicité
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article