L'apologie de la Glaire

Publié le par Le Balafré

 

 

Dans un bus, une banlieue oubliée...

 

 

 

Ainsi le gars, s'assoit peinard dans un siège, aux couleurs ternies par les frottements des fessiers qui se sont succédés à travers le temps.

 

La chaleur à l'intérieur du bus lui saisit les poumons encrassés par ses quatre paquets quotidiens de clopes brunes sans filtre. D'ailleurs, cela lui fait penser qu'il doit se racler la gorge : prenant une inspiration profonde, lui déformant la chemise tendue par un ventre trop gras, le gars ouvrit largement sa bouche. Soudain, l'horreur : la honte du monde civilisé tomba sur les épaules défraîchies du gars.

 

Ses yeux humides se fixèrent sur cette chose gluante qui venait de sortir de ses entrailles fétides, ce miasme pulmonaire qui dérangeait tant les allocutions publiques.

 

Juchée sur le col de la chemise de la personne en face du gars, la glaire expectorée jouissait d?une nouvelle vie au grand air. Que de chemin parcouru, que de tuyauterie humaine, elle a du emprunter, avant de se retrouver dans le monde de l'extérieur. Elle sait que ces jours sont à présent comptés; mais, peu lui importe, cette liberté vaut bien le sacrifice d'une vie intra pulmonaire plutôt fonctionnaire et monotone. Pire. Elle risquait de finir avalée et digérée dans l'estomac noué du gars.

 

Destin peu enviable, même pour une glaire de famille modeste; née dans une bronchiole inférieure, la glaire a gravi les échelons sans se liquéfier, se laissant couler, glisser comme une amibe parmi les siens. Son père a fini molard sur les cheveux d'un célèbre footballeur, accroché pendant près de 90 minutes sous des trombes d'eau. Cette image d?un père sacrifié pour une cause plus que douteuse hanta les nuits de la petite glaire. Et malgré cette fin héroïque et méritoire, la glaire regrettait la mort prématurée de son père, qui au dire de tout le monde était encore vert. Sa mère vécut plus longtemps surmontant la perte de son mari. Mais elle disparut de façon encore plus tragique et violente. La maladie la foudroya en quelques heures; elle succomba à la streptomycine dans des conditions effroyables, sous les yeux abattus et impuissants de la petite glaire.

 

Après tous ces traumatismes, elle voulait se battre pour sa vie, prête à sauter le pas et chercher un coin de paradis.

 

A présent, elle gisait en pleine forme sur un col de chemise en soie! Le pied! Son père et sa mère en auraient été très fiers.

 

Elle voyait les choses de l'autre côté du poumon.

 

De grands yeux la fixaient, ébahis, en face d'elle. Ce corps qu'elle venait de quitter avait honte. Quelle drôle d'attitude? Certes, ce n'était pas une glaire de toute beauté, elle était quelque peu grassouillette; mais sa fraîcheur faisait plaisir à voir, elle, si verte, si jeune...

 

C'est vrai. Elle n'avait pas fondé de famille. Pas le temps. Trop jeune et impulsive. Elle pensait à toutes ses copines, restées dans les bronches supérieures, continuant une vie sans fard, condamnées à crever par streptomycine un jour ou l'autre. Elles ne connaîtraient jamais cette douce chaleur des rayons de l'astre du jour, asséchant la peau, les rires moqueurs des passants à l'adresse de celui qui les mène à travers les lieux de l'extérieur.

 

Le gars, obnubilé par son crachat, tentait de réfléchir sur la stratégie à adopter pour éviter le scandale. Il ne  pouvait, cependant, s'empêcher d'admirer sa glaire. Elle devait être sa plus belle; un instant, il prit pitié pour elle. Il aurait tout fait pour lui offrir une nouvelle vie, mais ses poumons noircis, huileux l'auraient à nouveau rejeté.

 

Saloperie de clopes, pensa-t-il.

 

Engendrer une si belle glaire et ne pas pouvoir la protéger, lui offrir un avenir serein. Il savait qu'elle ne pourrait tenir longtemps sur cette soie : elle glisserait tôt ou tard pour finir séchée sur un trottoir quelconque.

 

Ô impuissance de la nature humaine face à ses propres créatures! L'homme est un éternel sisyphe.

 

La glaire, sur son col, perdait peu à peu de sa superbe : son corps se desséchait, diminuant à chaque instant sa stabilité. Elle ne pensait cependant pas à sa mort, à ce glissement fatal qui l'entraînerait vers le sol, si sale si grossier.

 

Mais bon sang! Que la sensation est bonne, se disait-elle. A présent, je pense savoir ce que mon père a dû ressentir lors de sa sortie vers l'Extérieur.

 

Elle savait aussi que sa vie, dans ce monde extra pulmonaire, résultait du hasard, contrairement à son père. Si le porteur n'avait pas raclé sa gorge en laissant sa bouche béante, rien de toute cette aventure ne lui serait arrivé.

 

Dans le bus, les trépidations dues au mauvais état du revêtement de la chaussée, accentuait l'instabilité de la glaire.

 

Le gars reniflait bruyamment et puis haussa les épaules :

 

J'peux rien faire pour elle! se dit-il.

 

La glaire se sentit brusquement à l'abandon comme si elle avait lu dans l?esprit du gars. Les secousses du bus furent plus violents et un dos d?âne provoqua sa chute : elle fut vertigineuse, longue et angoissante. Elle s'écrasa sur le sol comme un crachat miteux.

 

 

Tandis qu'au coin, le gars tentait d'oublier sa petite glaire, en se curant le nez à la recherche d'une nouvelle amie : la crotte de nez...

 

 

 

à suivre...

 

 

 

NB : cette histoire a été écrite vers 1984...au temps des Izi Raiders de Tarbes.

 

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Publié dans Delirium Très Mince

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